En revenant des courses, j'ai croisé une fille qui aurait pu être toi. Je n'ai pas relevé la tête pour vérifier. Elle était rousse et portait un blouson de cuir noir. Je n'ai pas relevé la tête. Ca pouvait être toi que je croisais sur mon chemin et ça suffisait à me retourner le cerveau. Je voulais juste aller m'acheter des bières et rentrer à l'appart me saouler un peu la gueule mais j'ai vu un bout de fille qui aurait pu être toi comme j'en voyais à tous les coins de rues quand je refusais de porter mes lunettes. Si j'avais levé les yeux et que ce fut toi, j'aurais probablement rien dit non plus alors pourquoi aller plus loin. Si c'était toi, tu empruntais le chemin exact qu'on a pris ensemble le lendemain du premier jour où on s'est vu. C'était aussi le dernier de ma vie où je me suis vu sourire bêtement en marchant dans les rues. Je crois que je vais t'envoyer cette dernière lettre pour clore le chapitre. J'ai lu roman épistolaire qui m'a bien motivé à le faire. Ca sonne tellement plus vrai quand on s'adresse précisément à une personne. Après j'ai fait la connerie de feuilleter un album de photos qui raconte tout le vingtième siècle et ça m'a tué l'ambiance dans laquelle m'avait mis le roman. On voyait des cadavres, des orphelins, des femmes qui attendaient depuis des millénaires qu'on les traite à peine normalement, de la pauvreté, des hommes esclavagisés, des humiliations, des décapitations, de la crasse et des politiciens toujours bien propres sur eux, même les plus laids et qui jouissaient de leur puissance à l'abri du danger et toujours ravis de voir les foules abruties accepter de se faire charcuter peu importe la cause. Tout ça m'a filé la nausée. Et quand j'ai entendu derrière moi, dans le bus, deux gros beaufs se montraient impatients qu'on emploie la force pour empêcher des gens d'utiliser un droit démocratique, j'me suis dépêché de porter à mes oreilles les écouteurs pour fuir cette réalité toujours plus gerbante que n'importe quel livre. Bien sûr, là aussi, j'ai du zapper la ribambelle de journalistes à la con des radios françaises, pour finalement protéger mes oreilles sur une radio musicale. En arrivant près du pont neuf, j'me suis fait la réflexion que je pouvais peut-être retirer du positif de ma situation d'être solitaire, laid et asocial. Je n'aurais probablement pas la chance de trouver un jour une femme qui fasse que je m'attache à un lieu. Je devrais me sentir libre dans mon malheur et en faire un prétexte à devenir nomade. Je pourrais rester un mois ici, un mois là-bas. Et si j'avais des compétences professionnelles à exercer, ça pourrait arranger mes affaires. Mais est-ce que c'est dans mon caractère de bouger, moi qui suis resté immobile des années entières. Je sens que j'approche d'un moment de ma vie où je vais tout jouer à quitte ou double. Je vais tenter quelque chose et si j'échoue, je m'offrirai une fin qui me convienne.